Erra

Publié le par Lelibraire

"Toute la place au centre de laquelle j'ai reposé la nuit, blessé par un coup dans la nuque par une voiture le jour d'avant, est recouverte d'eau. Je glisse plusieurs fois en me relevant. Mes vêtements ruissellent. La pluie n'a pas cessé depuis que j'ai quitté X. La Ville ne doit pas être loin de la mer. Il me faut retrouver X. Je recompose dans ma mémoire les souvenirs de toute la journée d'hier et me reviennent des images inquiétantes : la tête effilée d'un passant qui m'observait bizarrement, avec un amour incongru ; des chiens au pelage noir lacéré, qui criaient après moi à l'entrée d'un parc obscur ; un livre ouvert présenté ramassé par une vieille femme, où il était écrit : « tu sentiras le démon et tu t'enfuiras. » Ma tête saigne, il faut que je me sèche, le rouge imprègne le col sale de ma chemise. Tout est gris autour de moi. Je n'ai même pas froid. Je ne ressens pas grand chose. Le dédale des rues que je découvre les unes après les autres me renvoie des images de livres accueillant mes angoisses de jeune homme. Mes jambes me portent à mon insu. Je fais erreur sur la personne que je croise, que je prenais pour un homme, talons hauts, il s'agit d'une immense brune. Je dois me tromper sans doute de chemin mais je n'ai pas de carte de la ville, les passants sont trop rares. La vieille femme et la géante semblent se marier dans les extrêmes, elles ne me font pas peur paradoxalement. Il me semble au contraire que par leur opposition je me contredis. Elles me donnent confiance. Elles savent où je dois aller. Des chiens aboient dans une ruelle, une trentaine sans doute. Des uniformes noirs jaillissent derrière la meute. La chute sur le pavé est brutale. Je perds connaissance. Des ordinateurs pourris jonchent en tas au bas d'un immeuble ocre orné de vétustes publicités pour des crèmes démaquillantes. J'ai été déposé là par ce que je suppose être une milice. Des traces sur mes poignets indiquent que j'ai été attaché, je vois aussi des croutes purulentes sur mes bras. La Ville se réveille et pourtant on dirait le soir, je le sens à l'humeur effrayante suggérée par ces filets de brouillard. Je marche droit le long d'un très haut mur et me rends compte qu'il y a un cimetière derrière. Mes sensations se tordent, je tombe car j'ai cru entendre un chien courir vers moi. Une odeur pestilentielle me prend soudain, la vieille dame réapparait. Il me faut essayer une esquive à ces désordres qui étreignent mon esprit comme dépossédé de lui-même. Je me relève et cours dans la lueur fugace qui s'ouvre devant moi. J'ai du mal à ingurgiter l'air pesant pollué. Je suffoque, crachant sur le bitume gras. Je crois vomir des pierres. Le vent dans la ruelle où j'ai abouti sans le savoir m'oriente vers un abri dans un recoin, tout contre un mur lézardé par des restes d'avant de végétation. Je m'assied et masse mon visage vigoureusement. Mes yeux pleurent de toute la saleté ingurgitée depuis que je suis dans la Ville. Je vois mieux à présent des gens à une certaine distance me dévisager sévèrement sous des sourcils fins qui me semblent quasi inexistants. Le temps n'a plus de repère, le soleil est toujours en passe de disparaître au-dessus d'un plafond bas de nuages annonciateurs d'une période mortifère. Je vais à la rencontre des personnes floues qui disparaissent comme si elles n'existaient pas. Mon cœur sursaute dans le gris de l'avenue vers laquelle ils ont du s'enfuir. Je cours à leur recherche, ne vois pas d'autre moyen que de me confronter au trafic qui a repris en ce début de journée, des bus obscurs me frôlent au commencement de ce qui me semble être un passage vers la partie basse de la Ville. Mes pieds continuent d'avancer malgré mon peu de force, ils franchissent des bornes bleu pâle au sol, le long de la route qui à présent se rétablit à l'horizontal. De chaque côté, je discerne des parkings géants, les silhouettes rapetissent dans l'ombre des véhicules garés, leurs vitres sont fumées, laissant un mince filet de fumée s'évanouir hors de l'intérieur des carcasses rouillées qui leur servent de domaine d'habitation sans doute. Je ne crois pas qu'elles puissent circuler. Personne ne peut me venir en aide. Je reviens sur mes pas, remonte l'avenue où curieusement la circulation a brusquement cessé. J'embraye sur une marche plus soutenue, les pancartes au loin sont effacées et il ne reste que des bouts de lettres, je dois me fier à l'avancée des nuages. Il pleut abondamment. La Ville dans sa partie haute semble irréelle dans la bourrasque. Des maisons délabrées encadrent des immeubles fins et hauts dans le ciel bas. Les portes sont toutes en métal. Ma myopie s'est curieusement améliorée, je peux mieux scruter la place vers laquelle je me dirige, où se situe le Bâtiment Central de la Ville. Des câbles à fibre optique affleurent par des bouches d'égout. Je me présente à l'entrée et me heurte contre un garde en uniforme noir. Je ne peux découvrir son visage dissimulé sous un casque brillant. La frappe d'un poing serré sous un gant me surprend, cisaille la pommette droite de ma face, mon sang se mêle à la bruine fine coulant sur mon cou. Je saute par-delà les trois marches au pied de la porte, mon corps retrouve une légèreté, il se défait de la Ville remisée sous cette chape de plomb invariante. Ma marche hoquette, mes jambes sont comme désunies. Je redescends dans la partie basse de la ville, où les réseaux électriques ont été endommagés par la tempête catastrophique de l'année d'avant. Je découvre le blanc immense de centaines d'ambulances, affairées par une multitude de blessés amassés en groupes gesticulant dans une sorte de sarabande. Je m'adresse à un infirmier qui tout-à-coup me frappe sur la pommette gauche. Je rejoins le cortège des plaies de la Ville, ne pouvant plus marcher, c'est comme si son coup avait préludé à la fin de ma déambulation. Je m'affale sur un matelas que je partage alors avec un homme de la rue. Celui-ci dresse contre moi une longue arme blanche et me supplie de la retourner contre lui : « si je meurs, tu deviendras moi ! » Je m'endors en lui crevant la gorge. Je ressens une cicatrice au cou le lendemain matin et une voix nouvelle en moi s'extasie de mes jambes retrouvées. À présent, je me lève et marche. Vers le sud-ouest, où X m'a quitté. Une destination me semble certaine, celle de la mer. J'ai toujours pressenti que la Ville était aussi en fait un port. C'est sa plus belle extension, la plus aventureuse. C'est alors que la nébuleuse pluvieuse se déchire d'un lourd soleil qui sèche tous mes poils qui me paraissent démesurés. Je vaque vers les pontons où sont accostés des supertankers et des navires de guerre. L'arsenal s'étend sur des kilomètres, tout est poussiéreux, il y a même des tas de sable que le vent déplace peu à peu, comme des dunes. C'est à cet endroit que je décide de m'arrêter totalement. Je me déshabille et ne comprends pas comment mon ventre a pu autant grossir (je n'ai pas mangé depuis trois semaines). Les pesants rayons du soleil dessinent à la surface de mon corps des zones jaune oranger. Je saute à l'eau, descend sous le ponton et découvre des câbles, une secousse à leur contact me fait m'évanouir une seconde fois. Je réapparais à l'intérieur d' un hôpital où tout est gris. Je suis le seul homme. Des dizaines de femmes, à la tête quasi chauve sur laquelle ne restent de cheveux que des pilosités en forme de uns et de zéros, prient en un silence d'où peu à peu s'étire une sorte d'oraison qui me fait tressaillir. Des coups sur des casseroles me ravivent à mon enchantement, des enfants teigneux se profilent à toutes les portes d'un dortoir infini, ils portent des habits mauves agrémentés de médailles en tissu rouge et or et leur dents déchiquettent de la chair de poulets à moitié vivants. Je ne sais pas ce qui me donne la force de fuir, je fend la masse des enfants, prend la main d'une pleurante, X ! - que j'ai soudain reconnue à l'absence de son œil gauche - et détale vers l'improbable. ・ ・ X, il faut quitter la Ville !!! Nous ne pouvons pas, Elle s'étend sur tout le royaume. Il faut rentrer sous terre. Là seulement, nous pourrons échapper à la milice . Et devenir deux, et un. Prenons le subway. Ce n'est pas possible, je ne supporte pas l'enfermement. je n'ai plus qu'à mourir, c'est-à-dire errer dans la Ville. Adieu. Je me sens à présent seul au monde mais c'est assez enivrant. D'ailleurs, cela n'est pas tout-à-fait exact, puisque, depuis que j'ai tué l'homme, mon corps est devenu autre, je ne suis donc plus uniquement le moi que j'ai connu avec X. Je masse mon corps énergiquement et décide de trouver un bar pour fêter mon départ définitif vers la Ville, au sein de la Ville. Je rentre dans le premier troquet d'une avenue assez bien éclairée, mais où l'on ne distingue que des figures imprécises, hagardes d'appartenir à des corps hésitants. Ma chevelure est mouillée, je me dirige vers les toilettes et branche le séchoir électrique. Je sens la première électrocution, puis la deuxième, puis la troisième qui constitue la plus grande déflagration. Je rend l'âme peut-être, quand un homme robuste défait sa gabardine et plante ses mains sur ma poitrine, colle sa bouche à la mienne. Il est gras, je sens son poids sur mon être tout entier, je reconnais l'homme que j'ai égorgé parmi la masse des blessés. Dès lors, mon être ne se cambre plus, il sent la Ville en lui remuer légèrement, doucement, comme une pochade vers la paix. Mon sauveur (et ma victime) me relève et frappe, cassant mon nez dont l'hémorragie est immédiate. Je remonte en un temps extrêmement long l'escalier et regarde les chaussures à talon rouge et or dessiner des arabesques dans la fin de lumière de la moitié de la nuit. Je suis sourd, je ne peux qu'imaginer ce qui fait danser celles que je retrouve, les pleurantes, leurs cheveux ont poussé : il s'est donc passé tellement de temps depuis l'hôpital ? L'une d'elle me regarde de son œil droit, je me raidis puis l'emmène à l'étage supérieur où j'ai vu s'évanouir des couples de femmes. Je me perds à la surface numérisée de son corps, mêle à sa sueur le sang coulant de ma paroi nasale, nos deux corps s'annulent dans la douleur, la sienne, de me perdre, la mienne, de fusionner avec le nombre, c'est-à-dire avec la Ville. Je me mets à songer que je vole grâce à elle en surplombant la partie haute, la partie basse, l'arsenal, je lui demande de m'initialiser vers la campagne, son regard hésite, puis elle sourit, et me glisse :« c'est la dernière fois pour toi ! » J'échappe alors à X pour retrouver les pierres des routes et des murs. Je frôle plusieurs fois des ailes de vieilles limousines, donne des coups de pied dans le vide et délie comme jamais mes jambes. La route s'élargit et diverge en trois routes. Des pancartes indiquent toutes le même nom : ERRA . Mon esprit dérive, je suis effrayé car soudain le silence est encore plus impressionnant dans les avenues. Des images de corps rouges en fusion m'obsèdent, il faut que je m'attelle vers des murs, que je cogne la pierre. Seule la Ville peut me mener à mon chemin, celui de la dissolution dans le nombre, entre le 0 et l'infini. La pluie réapparait, je me sens à nouveau léger, je marche d'un bon pas. Je ne vois plus rien devant moi. Je suis le premier et le dernier homme libre, c'est-à-dire analogique. Il n'y a plus personne dans la Ville, la milice a disparu, les câbles noirs s'entassent au centre où je suis arrivé par mon envie d'en finir. Je sors mon arme blanche et sectionne les cordons. Je pénètre dans l'immeuble central. Des pierres sphériques sont disposées. Je renifle une odeur de liquide ammoniacal qui m'insupporte. Une lumière pâle éclaire un escalier abrupt en bois clair dans lequel je me presse de m'engager. Je manque plusieurs fois de me fouler les chevilles. En haut, il y a une fenêtre que je cogne de mes deux mains. Le sang revient, je croyais m'en être débarrassé, mais il est blanc, je vois à nouveau mes bras pleins de poils, me décompose par le vide auquel un ordre impérieux me destine : je saute par le cadre de la baie. Je rêve de prairies sans fleurs, de plages sans sable , de mer sans eau. Tout est abstrait dans ma tête, le monde autour est une vaste bulle incompressible. Le temps me quitte. Quelqu'un bouge à mes côtés. XXX. Trois regards convergent en un, l'œil vert de bleu réfléchit les allées des jardins publics, je diffuse mon être le long des petites pierres en bordure que mes pieds nus touchent avec bonheur. Au-delà du jardin je surplombe un champs de ruines. Je revois la pierre de mes débuts ou de ma fin. La substance de mes derniers désirs se détache de moi. Je respire, presque. "

GD. 2010

Erra

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