La guerre de l'écriture

Publié le par Gilles

" Les pensées d'un livre sont des préalables, un temps du défini illusoire qui se barre d'un mur. Aller vite dans ces sentiers barrés, par manque de temps, et consigner la denrée faible : ces notes, éparses, qui ne seront pas, ces notes de vingt ans à moindre lecteur, ces notes qui ne seront pas car elles ne seront pas données à lire, ces notes sur un cas, le mien, moi en quelque sorte, d'où sourd après-coup ce livre. Haletant sur le stabilisé, cette avenue bétonnée heurtant des pieds élimés, qui couraient autrefois, respirant à présent de ce souffle habilité enfin à transcrire ces recherches, je m'offre un livre, vous n'y serez qu'un invité de passage, à tout prendre, ou à tout laisser, un livre où rempiler sans jamais avoir réellement osé y pénétrer. Outre-monde d'un soi qui ne pouvait plus se suffire à lui, outre-mur abrégeant ces saccadés de pensées pour l'étalage d'un autre marché, en somme, l'organisation d'un autre espace. Contrat avec ses dispositions implicites dont on ne dépouillera qu'un verbe fait mère : être.

Enfantillages du livre à lecteur, vous vous blasiez de ces apparences d'intellectuation, et vous y souscriviez comme le happé irremplaçable du temps. Dénombrement répétitif et systématisé d'un saisissement irrémédiable de soi, qui avait pris jusques-à une fixation pendulaire, cloche et idiote, battement diffusant son bêlement inepte : qu'aurait dit l'autre ? Autrement s'y allaiter, à ce jeu, transition qu'on coupe aujourd'hui, pour une fois fait maître, désordre grondant qui permettrait ce trait durable : écrire.

De revenir à venir, il y a cette présomption de l'autre, du souffle, cet allaitement invisible, cette nuance de ce qui sera, un affranchissement à l'infini. Le mur franchi, un détail surgit, l'origine d'une ampleur, où se baigner d'une seule respiration, le livre. De quel détail s'agissait-il ? Impossible encore de le savoir, ou du moins peut-être de le choisir de façon convenue. Des gens, des écrivains, partent de cela pour aborder leur roman, je décide de m'abstraire de ce geste d'absorption primordial, et de vous emmener, voleur de ces pages qui n'auront pas été, ou passablement égoïste, ces pages, je le répète, qui figuraient le moi, de vous plus exactement mener en bateau, là où respirer est un privilège : ça sent les lattes qui viennent d'être apposées, souples et claires. Vol de ces pages, vol de moi, vol de vous. Vol de votre propre mort, car dans ce bateau, vous serez en exil, abstrait de toute possibilité de référence, et les dernières heures du passage seront à vous-même impossibles d'accès.

Vie claire, vous avez été. Obscurité du cockpit, vous ne dépendrez que de ma bougie, j'y donnerai tout le feu dégrossi de mes essais qui n'éclairaient qu'en rase-campagne. Je veux sentir les ombres se nouer, s'élancer, jaillir autant que possible, et les cartes des territoires qu'elles épouseront diront cet ailleurs qu'un espace fou, mon crâne, aura gelé d'un autre temps. Et plus vous descendrez dans cet appareillage, plus vous trouverez que cette échelle ne rejoindra pas la base, lieu des corps de la guerre.

Je ne veux rien nommer, d'où ce livre. Absence d'un dénommé amour, lieu de l'infranchissable, et pourtant. Les êtres y gravitent déjà, désossés de leur ombre manifeste, je voudrais leur énumérer des couleurs. Hélas, je suis un piètre coloriste, c'est peut-être pour cela que j'ai choisi la guerre de l'écriture."

Gilles Duval. Janvier 2015

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