L'abbaye de Thelem

Publié le par Gilles

Les pas résonnent, c'est difficile d'imaginer un plus grand silence au contact de ce bruit. Ils éveillent une plainte en moi, mais qui s'inscrit dans la page que je chéris, le souvenir de la trace qu'a fait sur moi l'aperçu d'une fenêtre de Enfance, de Nathalie Sarraute. C'est comme si mon être avait soudain pris une forme vivable, consistante, et que seule la réponse écrite pouvait prolonger.

Ces pas, je les imagine crépiter dans les allées d'une abbaye, celle de Thelem, pour peu que ce nom soit le véritable, celui que je retournais en moi dans l'observation d'une photo dans le salon de la famille.

Ce roman qui m'est destiné, je l'accepte dans le silence de l'Abbaye de Thelem, j'y figure les visages flous d'une existence qui ne doit pas parler, sinon sourdement, dans l'épaisseur rêche d'une écriture qui ne s'improvise que du silence. Je le charrie avec la verticalité d'un corps qui s'est mis à se desceller dans l'attitude extatique d'un matin, aujourd'hui. L'abstraction est une fausse idée, elle aura toujours de la concrétude par mes agissements écrits. Je n'ai pas à me défendre d'une réalité extérieure qui s'imposerait comme une voix bruyante, comme le son de l'opéra dans les enceintes Cabasse de Brest enfin couplées pour donner toute la pureté réelle au lecteur CD proton amplifié à Versailles. Ces musiques-là se sont tues.

Le silence des êtres environnants de mon enfance est quasiment ce qui me manquait dans l'appréhension de ma tâche quotidienne. Le dédoublement des sens des mots est bien ce qu'il me faut éviter et ne pas trop remuer car sinon il m'enverrait vers un autre gouffre, celui d'une écriture plaie. Car alors, la « tache » serait une voie d'entrée dans une configuration de ce corps qui s'est fait un aujourd'hui, ladite configuration parlerait de ce qui ne regarde personne et que tant d'écrivains relâchent dans le bain mélangé de leur magma interne, j'ai nommé une sexualité sans artifice. Cela ne m'intéresse pas plus que la description de l'objet amoureux dans son aura narcissique. Il y a narcissisme et narcissisme. L'eau du reflet est celle qu'il faut boire immédiatement au risque de s'y étrangement aveugler. Je n'aurai comme maître que le silence d'une image flouée, ce sera le plus grand hommage à tous les regards des maîtres qui disparaissent dans le jour d'une claire rédaction.

L'objet de mon travail sera d'épargner au lecteur la couleur trop voyante d'un amour sans borne pour l'humain, car il me donnerait l'imposture d'un démiurge à laquelle je renonce. Ce sera uniquement d'exposer l'écriture dans sa mimique de traits et de courbes, celle que ne peut rendre décidément ni l'impression actuelle ni l'élaboration informatique. C'est de ce vestige-là qu'il est question, une archéologie de la pensée dans la fibre exégétique d'un dévoilement d'un monde qui ne sera ni interne ni externe, seulement à dimension d'écriture vraiment.

Alors, je commence par l'histoire réelle d'une main qui s'agite au contact de la page.

Tout un tas de significations étaient adressées au miroitement de mes gestes sur la page, par la façon dont j'avais de poser mon avant-bras, ma main écrivant d'une part, par la façon dont j'avais de former mes lettres et de laisser entre elles un espace, par cette autre configuration de la page et, quand il s'agissait de correspondances, par la disposition et l'apparence de mes signatures qui étaient comme les séries d'être de mes premières impressions du monde écrit, c'est-à-dire de mon univers. Cette observation incessante de l'activité d'écriture s'originait dans des livres qui reliaient ainsi la matière de la page et la matière de ma représentation. Comment ne pas dire que ce qui était en jeu alors, c'était uniquement les prunelles de ma mère et la fascination pour les écrits rapportés de l'école et de mes correspondants, avec l'écriture le plus souvent d'hommes. A cette obsession se mêlait celle des voix figées par la télévision des écrivains et des hommes politiques dont l'image était tout autant les traits de l'écriture étudiée par ma mère que les caractères pour lesquels je ne cessais de me résorber et de me contempler à la fois. L'image était donc le premier prolongement de l'impression écrite. Elle est tout de suite devenue la grande concurrente à mon désir d'abstraction.

C'est uniquement en me plongeant dans les livres que j'ai pu réaliser mon vide de vie. La vie était suspendue dans cet entretemps de la lecture et il n'y avait que cela : des traits et des espaces sur les pages de mes premiers folios. Peu importe la provenance de ces premiers livres, je renonce en effet aujourd'hui à y trouver une signification, les meubles de mon imaginaire se rangeaient imperturbablement dans un désordre de plis où se mêlaient mes premières abstractions mouvantes, c'est-à-dire mes désirs d'écriture. A présent l'écriture est devenue l'amour de ma vie, elle est plus forte que tous les amours réunis, elle est fière et inaltérable, un fil qui unit une histoire qui va s'écrire. Sa seule signification sera l'histoire elle-même, sans fétiche aucun, avec comme seule contrainte la survie à ma propre histoire. Il ne s'agira pas de me calfeutrer dans ma propre histoire mais d'y retirer l'histoire de mon écriture, c'est-à-dire ma présence à ce monde qui ne cesse de fuir et de rougeoyer des plaies d'une douleur universelle.

L'écriture est ce qui mène à la paresse, premier pas de l'écriture dans sa version enfantine, et donc définitive. Car le monde de l'enfant est un trait vers le monde.

Donc mon écriture devra toujours franchir des champs à la lisière desquels se cantonne l'écriture. Histoire d'elle-même, elle est plus qu'elle-même et seulement ce plus qu'elle-même. De sa mort elle ne se préserve qu'en ne se souciant aucunement des choses mais des mots. Car la chose est bien peu son affaire. Transcrire et traduire, voilà sa modalité, sa seule pureté.

Donc, pas d'histoire, hein ?

C'est l'enfance du signe qui m'importe, le premier geste qu'il ne s'agira pas de figer mais au contraire de déployer selon ses propres coutures. Donc l'écriture est d'emblée conviée à la poésie, c'est pour moi la seule façon de la transcrire.

La philosophie est la poésie dans son attitude pensive, elle n'est qu'une métaphore de sa médiation, un surgissement de sa structure délivrée de l'appendice de sa réussite.

Pas de réussite, juste une gageure sur l'existence. La vie est faite pour aboutir à un livre (Mallarmé ?). L'écriture est la désinence de la vie qui n'a pour temple que l'eau du reflet sitôt bue. Sa lisibilité est son expression elle-même, prise dans l'apnée de son essence. Le désordre est l'ordre de sa jouissance. Restituer le néant à la vie, voilà l'âme dans toute sa couture, point toujours avançant sous le crible des métaphores. Car l'écriture est mouvement de l'être et que seul le livre peut ne pas se reposer, et donc toujours avancer.

Le livre est l'aboutissement du néant pris dans toute sa simplicité, c'est-à-dire de l'eau de roche délivrée de son poids. Le rideau sur la langue est l'écriture elle-même, son mouvement de va-et-vient incessant, de balancier calfeutre la série de signes dans l'opacité de la transparence. Mais l'écriture dépasse les signes, elle en est le point d'exclamation, nécessaire à l'interrogation de son rôle dans la contemplation de sa forme.

La poésie est l'achèvement de l'écriture, elle est la vie restituée au néant dans toute sa plénitude.

Je suis seulement un porteur de cet entrelacs, le liserai amer d'un seuil qu'on ne franchit pas. La souffrance est dans cet ordre d'idées, une claque qui réveille du sommeil des enfants nés dans le grand oubli des sens. Il faut se taire pour écrire.

L'absorption de la naissance est le rudiment essentiel, transfiguré du décollement initial du monde. Car le monde fait figure de solde de tout compte, il est le résultat d'une soustraction. En écrivant je réédite cette soustraction. Et je martèle ma gêne de n'être pas qu'un corps, cette autre chose inhabile du grand horizon.

Ma première vaine parole fut de se taire et de ne pas se nourrir. La contrariété ainsi exprimée à partir de mon corps fit de celui-ci le vestige d'une réponse d'une autre âge, une maison à double entrée où ne pouvait stationner que le vide

d'être, maquillage d'une déambulation incessante au sein des couloirs réels de ma pensée telle qu'elle s'exprimait dans mes rêves. Lorsque j'ai pu écrire à partir de ce corps qui m'était donné, l'agitation trouva un fer de lance, une aiguille de grand-mère.

La poésie vient de cette expérience de se taire, elle est offense à la vie qu'elle sédimente, elle en est en somme très éloignée même si elle communique avec elle en permanence. Ce n'est pas pour autant qu'elle détruit le fruit des jouissances pré-natales. Elle est la gaine d'une phrase antérieure à tout discours, elle est cette caresse rétrograde qui fait de l'infini une aisée galipette vers l'oubli

jamais clos. Que ce plaisir débattu fit de l'écriture le rêve de ma vie ne peut venir à la conscience de maintenant mais seulement à celle de ce qui va se jouer dans le cerveau. C'est pour cela que la poésie est instance première et déportée sans cesse, elle ne trouve sa fin que dans le différé.

La lecture immisce l'homme dans cet intervalle compris entre le début des temps incarnés et l'instauration d'une revue des temps à venir, seulement à échelle d'homme. Elle se donne à l'abstraction sereine d'un désir qui vient mourir à la nuit pour se transmuer en rêves. L'homme n'est qu'un dieu parmi d'autres, la gelée d'un soleil éclaté à la surface du bal. De sa conscience de sa volonté d'écrire dépend la prolongation de cette danse qui sinon n'est que l'habilitation d'une dissociation au sein de sa paroi. Il n'est qu'un dieu, c'est-à-dire qu'il surprend la vie toujours à force de mourir à la vie, c'est-à-dire qu'il est un homme divinisable. Sa crucifixion est de l'eau jetée aux quatre coins de la terre, la trace humide de ses mains sur la page porphyre de ses aléas.

Aussi bien va-t-on en campagne, à la destination d'un désir qui, effroyable avenue, ne doit se dire qu'à se retourner, impuissant au trajet. L'offense est bien la dimension-même de l'écriture, le destin hétérogène d'une armée qui fait l'impasse sur ses armes, dont elle ne dévoilera que le schème obscur à tous. Le tir donne naissance à des espaces qui émasculent l'ivresse et lui attitrent la poudre des parfaits dessins. L'incompréhension de ce fonctionnement permet justement de faire des tâches sur le papier sans lui retirer de sa blancheur.

Car la page est la désinence incohérente de l'écriture, sa divulgation et son enfouissement. Elle n'est pas un remède contre la blessure, elle en est l'avènement insonore. Le temps qui tue, c'est la conscience qu'à force d'écarteler le présent, on en fait une pore grotesque ouverte à toute la pluie des faux nuages.

Gilles Duval. 2012

Publié dans Littérature

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