La Saint-Barthélemy

Publié le par Lelibraire

" Les arts ne connaissent pas le progrès. Le merveilleux ne connaît pas le temps. Entre des bois de cerfs, entre des fauves, sur les parois humides de Lascaux, entre les cerises rouges dans l'atrium de Stabies, entre le lièvre mort et la merlette qui sont peints sur les murs d'Herculanum, où la beauté augmente-t-elle ? Il n'y a pas de progrès moral. La faute n'a pas été diminuée si on regarde les années qui firent le centre du siècle qui précède, ou pour peu qu'on examine celles qui l'ont clos, celles qui l'avaient ouvert. Celles qui ouvrent celui qui vient. C'est un abîme sans modèle. C'est peut-être le premier abîme que rencontre l'Histoire dans son cours. Abîme est un mot grec qui signifie ce qui n'a pas de fond. C'est le premier abîme que les temps ouvrent. Il y eut avant cet abîme. Il y aura peut-être un post-bellum mais sa définition est la question qui visite désormais le temps que les langues humaines ont construit. L'abîme qui n'a plus de modèle à son vertige pense moins une faute irrémissible qu'une peur sans fin. Par la possibilité qu'a trouvée la terre de se détruire elle-même, l'épouvante dévaste l'idée même de ce qui point dans ce qui est censé venir de façon imprévisible et toujours radicale dans l'avenir. La beauté naturelle de la terre s'éteint au gré de la volonté humaine. Le désir érotique n'a jamais connu de plus brusque sanction. La mort, l'angoisse et la plainte ne sont plus des souillures quotidiennes mais des reines d'autant plus omnipotentes qu'elles sont devenues des dévotes. On donne l'eau contre de l'argent. On donne un mort à la terre contre de l'argent. On donne le soleil contre de l'argent. Les mers sont pleines de pirates et les airs les ont accueillis. Comme les premiers Célestes ils en sont devenus les héros. Chaque nation est élue du père et suscite comme son souffle une colonne de réfugiés. Les dieux et leur cortège d'horreur sont de retour. "

Pascal Quignard. in Les ombres errantes (2002)

La Saint-Barthélemy

Publié dans Littérature

Commenter cet article